Le journaliste, le savant et le politique

Présente depuis le début de la crise du Covid-19, la question de la place des experts dans la réponse sanitaire a ressurgi de manière aiguë cette semaine. Mais pour analyser la relation, pour ne pas dire le rapport de force, de plus en plus tendu entre « experts » (en réalité certains virologues) et politiques, il faut prendre en compte un troisième acteur essentiel : les médias. Certains virologues médiatiques en font en effet une utilisation directe pour faire pression sur le politique. Pour cela, ils ont donné aux médias ce qu’ils veulent : de la peur et des informations (ou plutôt des analyses et des prédictions) anxiogènes. C’est un lieu commun que de dire que, dans la course au clic actuelle, la peur rapporte bien davantage qu’une information rassurante. Le virologue-star Marc Van Ranst l’a bien compris. Usant d’une comparaison de chiffres de contaminations il a, dès le 14 juillet dernier, expliqué en substance que nous étions à l’aube d’une deuxième vague. Une analyse immédiatement reprise dans tous les médias sans qu’il fût, sauf exception, remarqué que le rapprochement effectué était plus que discutable[1].

Pointons aussi l’audience donnée à une modélisation faite par deux chercheurs en biostatistique qui prédisaient une « deuxième vague pire que la première » pour le mois de novembre prochain. Il est déjà remarquable que certains pensent pouvoir déduire, à partir de l’évolution de données sur quelques jours, la situation d’une épidémie plusieurs mois plus tard. Faire une telle prédiction, concernant un virus que l’on connaît aussi mal que le Covid-19 et dans un domaine où le comportement humain intervient de manière fondamentale, ne relève en effet pas de la science, mais constitue plutôt un acte de foi. Néanmoins, le plus intéressant est le sort réservé à ce qui constituait à l’origine un simple post Facebook. Largement commentée et partagée, l’analyse a ensuite été reprise par plusieurs médias. Ce post aurait-il connu le même destin s’il avait conclu qu’il n’y aurait pas de 2ème vague ou, pire, qu’on ne pouvait aujourd’hui sérieusement rien affirmer quant à la situation épidémique dans quatre mois ?

Mais le plus intéressant dans cette publication Facebook était peut-être la dernière phrase : « Nous avons encore jusqu’au 31 juillet pour inverser la tendance ». N’est-ce pas là finalement que résidait l’intérêt principal de ce texte ? À savoir non la diffusion d’un savoir scientifique, mais une communication participant, via la propagation de la peur, à la motivation générale de la population à suivre les consignes.

Partant, on peut se demander si la fourniture aux médias (pour ne pas dire l’inondation) d’informations anxiogènes ne fait pas, consciemment ou non, partie intégrante de la politique de confinement. Elle conduit en effet la population à « prendre conscience » de la réalité de la menace, condition nécessaire au respect des mesures qui lui sont imposées. Dans cette logique, toute analyse divergente optimiste est à proscrire. Elle est en effet dangereuse puisqu’elle pourrait conduire à un « relâchement » des citoyens et donc à une reprise de l’épidémie. Ainsi, vous ne trouverez actuellement personne pour remarquer que la progression du nombre de cas détectés est déjà en train de ralentir en Belgique (+ 77% la semaine dernière contre + 95% la semaine précédente). Car comment imposer de nouvelles contraintes si on ne peut les justifier par une situation angoissante ?

Dans ce schéma, chacun y trouve son compte : le savant se voit attribuer un rôle social extrêmement valorisant, le journaliste fait son audience avec des informations anxiogènes, et le politique voit son action légitimée et défendue par les deux premiers.

Il y a beaucoup de perdants dans cette nouvelle équation. La science, instrumentalisée au service de la communication gouvernementale, gagne en vulgarisation ce qu’elle perd en liberté. Il existe en effet une contradiction fondamentale entre science et communication. Car si le doute et la remise en cause sont essentiels à la science, une communication efficace ne peut qu’être assertive et dénuée d’ambiguïté. Les virologues communiquant ont bien compris que les médias veulent des certitudes et ont, semble-t-il, jeté le doute aux orties. Ils « savent » que leur message est le bon et qu’il est essentiel que la population le « comprenne ». Dans notre monde médiatique dominé par la twittérisation du discours, les prédictions catastrophistes d’un Marc Van Ranst auront toujours plus d’impact que les analyses pondérées d’un Jean-Luc Gala. La qualité et la diversité de l’information sont aussi perdantes, au même titre que la capacité de jugement des citoyens. Ne parlons même pas de la liberté de ce dernier à aller et venir ou à rencontrer qui ils souhaitent.

Mais cette belle harmonie s’est brisée lorsque les experts médiatiques se sont autonomisés par rapport au politique. Il faut dire que ces derniers ont l’étrange manie de tenir compte d’autres paramètres – comme l’acceptabilité des contraintes par la population, ou des choses aussi triviales que le lien social ou l’état de l’économie. Auto-investis de la mission de sauver la Belgique du Covid-19, les experts devaient, pour le salut de tous bien sûr, reprendre les choses en main. Ils ont pour cela utilisé les médias non plus pour soutenir la politique gouvernementale, mais pour la faire évoluer. Nous en sommes ainsi arrivés à la situation incroyable et, à notre connaissance, unique au monde, où ces experts font pression sur les politiques via les médias, tout en participant directement aux instances décisionnelles où ces mêmes politiques les ont nommés.  

Les politiques belges sont aujourd’hui dans une situation bien inconfortable. Il faut avoir lu la presse flamande le week-end dernier pour voir l’ampleur de la pression mise par certains virologues par médias interposés. Mis en difficulté en matière de communication, le politique réagit d’abord sur ce plan. Et c’est là qu’il faut comprendre que, de ce point de vue, la fermeté et le reconfinement sont, quoiqu’il arrive, toujours une stratégie gagnante. En effet, si le chiffre des contaminations baisse, ce sera grâce à la politique mise en place. Si au contraire l’épidémie gagne en vigueur, on pourra se féliciter d’avoir pris la mesure de la gravité de la situation. Et si les mesures prises se révèlent inefficaces, ce sera à cause des Belges qui ne les ont pas comprises ou mal appliquées. N’allez pas imaginer que cette inefficacité résulterait de règles peu claires ou carrément inadaptées. N’ont-elles pas été pensées par des experts compétents ? L’essentiel pour les politiques est en tous cas d’éviter à tout prix de reproduire le laxisme coupable de l’avant-confinement. La même logique de communication a d’ailleurs été reprise par plusieurs bourgmestres, qui ont généralisé le port du masque en extérieur, y compris dans des communes peu touchées par le virus.

Les experts médiatiques pouvaient donc se montrer satisfaits des mesures décidées par le Conseil national de sécurité. D’autres virologues sont nettement plus sceptiques, tant sur la méthode employée que sur les mesures prises. Mais l’essentiel était de voir le très médiatique Emmanuel André féliciter publiquement le CNS pour avoir eu le courage de prendre des décisions difficiles. Néanmoins, on peut aussi estimer que le plus difficile était en réalité de résister à la pression médiatique. Et que le courage consistait peut-être à expliquer à ces experts virologues, apparemment très peu experts en comportement humain, que la « bulle sociale » réduite à cinq personnes sur le mois d’août est une mesure à la fois peu compréhensible, irréaliste et impossible à faire appliquer.

Ce billet est la version longue de la chronique parue dans L’Echo du 1er août 2020.


[1] Voir à ce sujet : « Coronavirus: 15 mars-15 juillet, trois différences qui prouvent que la situation n’est pas la même », Le Soir, 17/07/2020.

Commentaire(s)

  1. DE FOOZ Philippe dit :

    Bonjour, Lorsque l’on sait objectivement la situation sanitaire du pays au début de l’année, sa gestion politique les premiers mois – incompétences, dénis, mensonges de ministres, e.a. M De Block), heureusement que des experts scientifiques étaient présents pour que le navire BE ne sombre pas totalement. Bravo pour leurs gestions ( je parle des politiques)qui nous place comme cancre: Honte , 100 x honte (et la seule qui a tenu la barre avec honneur est SWM).
    Bien à vous

  2. PiotrJan dit :

    Très bonne analyse ! Il est pour moi interpellant de voir ces experts commenter suite au CNS les décisions, comme après un match de foot…pour donner des bonnes notes aux politiques…

  3. André TAHON dit :

    Entièrement d’accord avec vous. En tant que scientifique, je suis consterné par l’absence d’analyse de la part des médias et le rôle de star médiatique que d’aucuns « experts » s’arrogent. Pas vraiment étonnant, néanmoins, vu que la majorité des journalistes n’ont plus aucune formation autre qu’en « sciences sociales » et ne comprennent rien à la statistique et l’absence de pouvoir prévisionnel de la modélisation numérique, surtout d’un phénomène mal ou incomplètement compris. Ne parlons même pas de la volonté des médias de « vendre » plutôt que d’informer.
    Je suis (depuis l’étranger où je réside) les données journalières en Belgique des nouveaux cas recensés, mais jamais je ne vois ces derniers chiffres pondérés sur le nombre de tests effectués, chose pourtant essentielle si on veut comprendre la vraie évolution de la maladie. Trump n’avait pas tort (quoique je soupçonne involontairement) quand il disait que, plus on teste, plus on trouvera des cas positifs (je ne souscris pas à sa solution de tester moins; on aurait mieux fait de suivre dès le début le modèle coréen: tests, tests et encore des tests; la science a besoin de données correctes et pertinentes). Un article de la RTBf de la semaine passée justement parlait d’une augmentation significative des test effectués dans la dernière semaine de juillet, qui – si correct – coïncide étrangement avec l’augmentation rapide des cas positifs recensés. Malheureusement le journaliste n’a pas cru utile de creuser cette dernière possibilité.
    Un autre élément qui n’a jamais été mentionné en Belgique est le cas des faux positifs. De simples calculs, basés sur ce qu’on appelle la sensibilité et la spécificité des tests appliqués (voir p.e. un article édifiant dans The Spectator; https://www.spectator.co.uk/article/how-many-covid-diagnoses-are-false-positives-) démontrent que sur un grand nombre de tests effectués, facilement la moitié seront des faux positifs. Ces derniers ne pourront être identifiés qu’en effectuant plusieurs tests simultanés sur les mêmes personnes, chose qui ne se fait jamais. Encore un beau sujet à creuser pour nos journalistes…

    A noter finalement que tout ce que vous dites peut être appliqué sans modification au débat (ou l’absence forcée de débat) dans la soi-disant « crise climatique » qui est basée uniquement sur des modèles numériques super-simplistes (tout se résume au rôle du CO2) d’un système physique complexe, chaotique et toujours insuffisamment compris, avec, dans certains cas, manipulation (voulue ou non) des données réelles. Ceux qui disent qu’il y a un consensus parmi la majorité des scientifiques (ce qui n’est vraiment pas le cas, sauf dans les médias), ne comprennent pas que la science ne fonctionne pas par consensus, mais uniquement par analyse vérifiée et revérifiée des données brutes vérifiées et revérifiées.

    1. Merci pour votre commentaire. Mais je précise que le réchauffement climatique est un phénomène aujourd’hui bien connu et mesuré depuis des années. En revanche, on comprend toujours très mal le Covid-19 et la manière de mesurer le nombre réels de personnes infectées est très imprécise.

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